Dix ans après l’accident, « l’affaire ERIKA » revient devant les juges. Lors du jugement initial le 16 janvier 2008, le président d’Armateurs de France avait salué la condamnation de l’armateur « dont la légèreté jette l’opprobre sur l’ensemble de sa profession ».
Le 5 octobre dernier s’est ouvert le procès en appel. Pourquoi un appel ? Toutes les victimes ont été indemnisées. Les amendes pénales exemplaires ont été prononcées. Les ONG assurent que la nature a totalement repris ses droits. Pourquoi un appel ? Pour que le droit international écarté en première instance soit enfin respecté ? Pour que le B.A.ba du droit maritime soit rappelé ? Pour que les passions apaisées remettent à plat l’ensemble du dossier et permettent une décision plus sereine ?
Jour après jour, Armateurs de France suit les débats. Chaque semaine, nous vous proposerons nos « impressions d’audience »…
EPISODE 3
On attendait de cette troisième semaine d’audience des éclaircissements, des certitudes, en deux mots, l’ouverture de la pochette Cluedo et la clé de l’énigme : le commandant Moutarde, dans le ballast tribord, armé de son plan SOPEP roulé en cône pour crever la coque.
Mais l’Erika a sombré avec tout son mystère (et sa pochette Cluedo). Cette troisième semaine fut donc confusions, conjectures, contradictions : consternation.
Comme prévu, on reparle du vetting. Ce qui s’était éclairci à la fin de l’épisode 2 (souvenez-vous, « to vet or not to vet »), s’est couvert, tel le ciel parisien à la même heure, d’une épaisse couche de brouillard soufflée par les parties civiles et les experts techniques.
Et pourquoi faire un rapport de vetting, si ce n’est pour vérifier (et consigner) les remarques sur l’état du navire ? Et pourquoi mettre en commun ces remarques, si ce n’est pour cibler les mauvais navires ? Et pourquoi ne pas visiter les citernes pendant qu’on les remplit ? Un bon inspecteur, un « vettorman » ne devrait-il pas avoir un kit de plongée et des lunettes infrarouge ? Etc.
Mais ils n’ont pas lu nos fiches ? Ils ont manqué l’épisode précédent ? Ils le font exprès ? Patiemment, il s’est trouvé des courageux pour leur réexpliquer… Gageons que la Cour, elle, aura compris.
Comme prévu, les experts défilent à la barre. S’engage alors une interminable litanie de rapports techniques, analyses statistiques et spéculations scientifiques, qui ont dû faire regretter aux magistrats de la Cour de n’être pas payés à l’heure.
Bien déterminé à comprendre les causes du naufrage, le Président se concentre, écoute, questionne, reformule. Rien n’y fait. Le brouillard s’intensifie de calculs, d’hypothèses, de déductions hasardeuses. C’est un jour blanc. Rapports ou témoignages se contredisent.
On a beau essayer de faire chavirer ou couler un pétrolier dans une bassine pour « reconstituer », il refuse obstinément de sombrer. Il s’est donc brisé. Mais même en crash-testant la solidité de la coque au tsunami de laboratoire, le navire résiste. On vous l’a dit : le mystère est complet.
Toutes les causes possibles sont imaginées. Les fissures sur le pont ? Le détachement de la tôle ? La rupture des cloisons intérieures ? Une vague scélérate ? Le ballottement des éléments liquides à bord ? Un mauvais entretien ? Des « mal-réparations » ? Une météo hostile ? A moins que ce ne soit la corrosion ? Ou même tout à la fois ? Un arbre des causes à mille branches ! Sans oublier l’âge du navire et la couleur du col blanc du capitaine. Ou inversement.
Reste à espérer que le jugement du 16 janvier 2008 n’a pas consacré le principe de la condamnation par hypothèse. Car faute de cause certaine (souvenez-vous, la grosse bête), l’idée générale semble être encore de tailler du sur-mesure pour que les « coupables » repartent, chacun avec leur petite bête, en chantant :
« Maudit soit le père de l'épouse du forgeron qui forgea le fer de la cognée avec laquelle le bûcheron abattit le chêne dans lequel on sculpta le lit où fut engendré l'arrière-grand-père de l'homme qui conduisit la voiture dans laquelle ta mère rencontra ton père… » (Robert Desnos - La Colombe de l’Arche).